jeudi 25 juillet 2013

Tribune dans Le Monde : "Football : il faut supprimer le mercato"




26 juillet 2013

Football : il faut supprimer le " mercato "

Une image faussée de l'éthique du contrat

Le mercato désigne la période durant laquelle les joueurs de football peuvent être transférés d'un club à un autre. Il y en a actuellement deux, correspondant aux deux trêves du championnat, l'été et l'hiver. Dans son rapport rendu début juillet, la mission parlementaire sur le fair-play financier européen dans le football propose de supprimer le mercato d'hiver. La raison invoquée est d'" inciter à une stabilité contractuelle en cours de saison et garantir ainsi le maintien de l'équilibre compétitif ", au moment où 85 % des clubs de la Ligue 1 présentent des pertes. En se focalisant sur le versant économique, les députés oublient toutefois un argument de taille pour appuyer leur proposition : le rôle éducatif et social joué par ce sport.

En effet, comme chaque année, la période des transferts est propice à tous les débordements. Des joueurs signent un contrat de travail puis souhaitent le remettre en cause à peine quelques heures ou quelques semaines plus tard. D'autres expriment leurs états d'âme dans les médias, s'absentent de façon injustifiée et refusent d'aller au bout de leur contrat. Ce sont ces types de comportement qui ont inspiré la fronde des joueurs de l'équipe de France à Knysna (Afrique du Sud) lors de la Coupe du monde 2010.

Pour les employeurs, il est quasi impossible de sanctionner de tels écarts, sous peine de voir baisser la valeur marchande de leurs joueurs ou d'en subir le contrecoup : démotivation du sportif, blessures diplomatiques, etc.

Ce spectacle offre notamment aux jeunes une image totalement faussée du droit du travail et des normes de la relation salariale. Les " mauvais exemples " sont ainsi largement médiatisés, donnant l'impression que tout est permis. Sans compter les choix mercenaires de certains joueurs qui vont au plus offrant, quitte à délaisser tout intérêt sportif.

Des comportements qui affectent nos repères

Certes, chacun sait que le sport professionnel est un monde à part. Mais il n'en reste pas moins que ces comportements, tenus par des stars parfois idolâtrées par les supporteurs, s'imprègnent dans notre cerveau et affectent nos repères. On est loin des belles valeurs qu'est censé insuffler le sport !

Dès lors, il ne faut pas s'étonner que les directeurs des ressources humaines (DRH) se plaignent que leurs collaborateurs n'aient plus conscience que le salariat repose sur une relation de subordination. Il faut parfois rappeler aux nouveaux entrants que les salariés ont des droits, mais aussi des devoirs. Il ne serait donc pas inutile que les privilégiés du ballon rond fassent un peu plus preuve d'exemplarité en ce sens.

Le mercato a le mérite d'alimenter le portefeuille des agents, les conversations dans les bistrots, ainsi que les papiers de certains journalistes quand, à l'intersaison, l'actualité se fait plus rare. Mais cela se fait au prix de la diffusion d'une vision largement faussée du monde du travail et, plus largement, d'une mise à mal de l'éthique du contrat. La mission parlementaire devrait donc aller plus loin : ce n'est pas uniquement la suppression du mercato d'hiver qui est à prôner, mais aussi celle du mercato d'été.

Denis Monneuse

Expert à l'Institut de l'entreprise, chercheur au Gregor

© Le Monde






jeudi 10 janvier 2013

"Les jeunes expliqués aux vieux" (Interview France Info)

Voici le podcast de mon second passage sur France Info.

Chronique "Tout comprendre" animée par Pascal Leguern :

http://www.franceinfo.fr/education-jeunesse/tout-comprendre/les-jeunes-expliques-aux-vieux-799695-2013-01-10

"Le jeune, cet inconnu" (Interview France Info)

Voici le podcast de mon interview sur France Info autour de mon livre.

Chronique "Sans préjugé" animée par Sandrine Chesnel :

http://www.franceinfo.fr/societe/sans-prejuges/le-jeune-cet-inconnu-840577-2012-12-22

mardi 11 décembre 2012

Heureux comme vieux en France



« En France, 23 % des jeunes sont pauvres » titrait hier Le Monde[1]. « … et 50 % des seniors sont riches » aurait pu ajouter le journal du soir[2]. Que signifie aujourd’hui être jeune ? Appartenir à une certaine tranche d’âge ? Présenter un certain état d’esprit ? Non, être jeune en France aujourd’hui, c’est appartenir à une position sociale : celle des « sans place fixe » (SPF).

« On ne sait pas à quel âge commence la vieillesse comme on ne sait pas où commence la richesse » notait l’économiste italien Vilfredo Pareto. Et la jeunesse, comment la définir ?

La jeunesse comme entre-deux-âges
On la définit généralement par des tranches d’âges. Celles-ci varient toutefois avec le temps : il fallait par exemple avoir moins de 26 ans dans les années 1990 pour faire partie des jeunes RPR, moins de 35 ans aux débuts des années 2000 pour appartenir aux Jeunes Populaires (les jeunes de l’UMP) et l’âge limite est de 29 ans désormais ! En outre, les tranches d’âge sont subjectives. D’après une étude de l’Apec, les juniors considèrent qu’on reste un jeune cadre jusqu’à 32 ans ; pour les seniors, c’est jusqu’à 46 ans !

La jeunesse comme état d’esprit
La jeunesse est également décrite comme un état d’esprit. La jeunesse n’est pas une période de la vie, mais un effet de la volonté, déclarait le général Mac Arthur : « Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. » Les essayistes François Bégaudeau et Joy Sorman prolongent cette approche dans leur ouvrage Parce que ça nous plaît (Larousse, 2010). Pour eux, la jeunesse consiste à partager un ensemble de valeurs et de pratiques : faire la fête, être dans l’excès, ne pas faire attention à ce qu’on mange, etc. Autrement dit, soit on a la « jeune attitude », soit on ne l’a pas. Pour mériter l’appellation d’origine contrôlée de « vrai » jeune, il faudrait donc respecter certains principes comme ne jamais regarder la météo avant de sortir, ne pas appeler la police quand les voisins font du bruit ou encore faire la fermeture des bars. Question : quelle est l’autorité de surveillance qui décernera ce label ?

La jeunesse comme l’absence de place fixe
Du fait de la montée des inégalités intergénérationnelles, une troisième définition de la jeunesse est en train d’apparaître. Être jeune en France en 2012, c’est appartenir à une drôle de position sociale : celle des relégués économiquement, des marginalisés politiquement et des méprisés culturellement. Bref, c’est faire partie des « sans place fixe » (SPF).
Curieusement, c’est Sartre qui en parle le mieux. Il suffit de relire ses Réflexions sur la question juive (qui datent de 1946) et de remplacer le mot « juif » par « jeune. Cela donne ceci :
Le jeune, aujourd’hui, c’est celui que la société ne cherche pas à intégrer. Les jeunes sont nos boucs-émissaires préférés pour expliquer les maux de la société et localiser en eux tout le mal de l’univers. Tout ce que font les jeunes se retourne contre eux. Si les jeunes n’existaient pas, la société les inventerait ! Car mépriser les vertus de la jeunesse est facile ! Traiter les jeunes comme des êtres inférieurs, n’est-ce pas une façon commode de rehausser par contraste notre image ? Pour les dévaloriser autant, il faut croire qu’ils nous font bien peur et que nous manquons terriblement de confiance en nous ! Être anti-jeune en un mot, c’est la peur devant la condition humaine.
C’est nous qui avons fait naître le problème des jeunes, c’est nous qui les poussons à se penser jeunes et à vouloir rester entre eux, c’est nous qui les contraignons à rester jeunes malgré eux. Ce n’est donc pas la culture jeune qu’il faut supprimer, mais la pensée anti-jeune. Or être anti-jeune n’est pas une opinion isolée mais un choix global de société. Cette pensée ne saurait exister dans une société sereine, ouverte et ayant une vision positive de son avenir. Dans une société confiante en elle-même, la marginalisation de la jeunesse n’aura plus aucune raison d’être. Notre société sera injuste tant qu’un jeune se sentira mal accueilli par ses aînés.

Alors que le jeunisme imprègne notre société, comment expliquer cette mise à l’écart de ceux n’ont besoin ni de crèmes ni de chirurgie plastique pour être jeunes ? Et pourquoi tant de clichés sur la « génération Y » ? Tout simplement parce que déconsidérer la jeunesse est une stratégie de distinction des adultes face à l’arrivée de jeunes concurrents, aussi bien sur le marché du travail que sur le marché matrimonial. Pour marquer leur territoire, les animaux urinent ; les êtres humains propagent des clichés !
Pour justifier les inégalités intergénérationnelles et la faible place laissée aux nouvelles générations, il n’y a rien de mieux en effet que les poncifs : les jeunes sont excessifs, instables, démotivés, etc. On retrouve le bon vieux principe « Qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage ! » La relégation des plus jeunes est ainsi légitimée par leur comportement délétère mis en avant par les médias à partir de quelques cas extrêmes.

Bref, de même que c’est l’antisémite qui fait le juif selon Sartre, c’est la société qui fait le jeune à travers l’absence de place qu’elle lui laisse. Dès lors, comment s’étonner que jeunesse rime avec tristesse et retraite avec fête ? C’est entre 60 et 70 ans que les Français se déclarent les plus satisfaits de leur existence. Notre pays est d’ailleurs celui où l’écart de satisfaction entre les jeunes et les seniors est le plus élevé, si l’on en croit une enquête de la Fondation pour l’innovation politique[3].
Un proverbe yiddish disait « Heureux comme Dieu en France ». On peut désormais le remplacer par « Heureux comme vieux en France » !

NB : cette tribune est également parue sur le site Slate.fr

mardi 27 novembre 2012

Faut-il boycotter la "journée nationale des jeunes" ?


Vendredi 30 décembre aura lieu en France la seconde « journée nationale des jeunes » sous le patronage du conseil économique, social et environnemental. Une journée à ne pas confondre avec les journées mondiales de la jeunesse qui sont non seulement internationales pour leur part (comme leur nom l’indique), mais aussi et surtout organisées par l’Eglise catholique.

Encore une journée à thème ? allez-vous soupirer. Eh oui ! Après les femmes, les aveugles, les toilettes et le cancer, les jeunes ont droit eux aussi à une journée à eux ! Chouette ! Mais était-ce bien nécessaire ?

Il y a tout d’abord un côté humiliant à bénéficier d’une « Journée ». Cela signifie qu’on est du côté des loosers. Parce qu’une Journée sert à mettre en visibilité et à parler une fois par an de ce dont on ne parle jamais habituellement. Il ne viendrait par exemple à l’esprit de personne de créer la Journée du football car le foot est présent sept jours sur sept dans les médias.

Ensuite, pourquoi une seule journée pour les jeunes ? Est-ce à dire que les 364 autres jours de l’année sont des journées pour les « vieux » ? Organiser une telle journée revient à dire le peu de cas que l’on accorde à un sujet.

Par ailleurs, il est cocasse que cette Journée soit patronnée par le conseil économique, social et environnemental quand on sait qu’il comprend essentiellement des seniors en son sein. Est-ce une façon de redorer son image et de se donner bonne conscience à moindre frais ? D’ailleurs, dans le colloque « oser ensemble » que cette institution accueille le jour J, les jeunes sont traités comme un sujet parmi d’autres, au milieu de considérations sur les minorités visibles et le handicap. C’est un colloque 3 en 1 !

Enfin, ce type de journée est traditionnellement monté pour pointer du doigt un fléau (le racisme par exemple), un problème (la journée sans voiture ou sans télé montrent que ces objets sont devenus des addictions) ou bien encore un mal à guérir (le cancer de la prostate, la leucémie…). Faut-il alors considérer la jeunesse comme une maladie? Certains ne sont pas loin de le penser. Laurence Parisot, la patronne du Medef, estimait au moment des manifestations contre le CPE que « la jeunesse est une maladie dont on guérit vite ». Les expressions populaire « Il faut bien que jeunesse se passe ! », « C’est le métier qui rentre ! » ou encore « Passe ton bac d’abord ! » vont d’ailleurs dans ce sens. Heureusement, la jeunesse n’est pas une maladie incurable puisque le vieillissement finit un jour ou l’autre par nous gagner !

Bref, les raisons de boycotter cette journée nationale des jeunes ne manquent pas. Toutefois, on peut aussi y voir un moindre mal. Mieux vaut une Journée qu’aucune. Dans un espace médiatique saturé, ce genre d’action permet de gagner en visibilité pour devenir les « rois d’un jour » selon l’expression de Patrick Modiano dans Villa triste. Autrement dit, on peut choisir de voir la bouteille à moitié pleine plutôt qu’à moitié vide et se féliciter des actions mises en place. Des entreprises ouvrent leurs portes, des rencontres sont organisées, des conférences sont proposées… C’est mieux que rien.  


lundi 22 octobre 2012

Analyse de l'enquête Cegos 2012 sur les jeunes et le travail

La Cegos diffuse demain, mardi 23 octobre, les résultats de son enquête sur le rapport au travail des jeunes de 20 à 30 ans. Il y a deux façons de lire cette étude.

La première consiste à y chercher confirmation des clichés répandus sur la génération Y qui ne voudrait pas travailler, serait démotivée, etc. On notera alors que les jeunes Français placent la famille et les amis en tête de leurs priorités, contrairement aux jeunes Européens qui mettent le travail en seconde position.
On qualifiera ensuite cette génération de volage ou de zapping car un tiers des interrogés compte changer d’entreprise d’ici trois ans même si leur employeur répond à leurs attentes d’évolution. Les jeunes seront aussi taxés de cupidité car plus de 80% d’entre eux considèrent en premier lieu le travail comme un moyen de gagner de l’argent.
Enfin, l’importance qu’ils accordent à la stabilité de l’emploi et à leur vie personnelle renforcera les critiques envers cette « génération 35 heures » qui rêve de devenir fonctionnaire en se souciant plus de ses RTT que de son engagement au travail.



Une autre lecture de l’enquête est toutefois possible. Tout d’abord, sans surprise, les jeunes sont les premiers touchés par la crise économique. Ils sont désormais plus nombreux à faire leurs premiers pas sur le marché du travail avec un CDD qu’avec un CDI. Par conséquent, il n’est guère surprenant que la stabilité de l’emploi devienne leur premier critère de choix et que le secteur public les attire. Le même phénomène fut observé au moment de la crise de 1993 : la fonction publique intéressait alors la moitié des jeunes diplômés contre seulement 10% quelques mois plus tôt !
Au-delà du chômage qui touche particulièrement les moins de trente ans, c’est la morosité ambiante qui abîme la vision que les nouvelles générations peuvent avoir du travail. Dans un pays gagné par le pessimisme, comment s’étonner que seuls 22% des jeunes Français aimeraient créer une entreprise à la sortie de leurs études contre 35% en Grande-Bretagne ?
Plus grave encore, l’accent mis par la jeunesse sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ne doit pas manquer de nous interroger sur les conditions de travail offertes aujourd’hui. L’impératif du travail en urgence à réaliser par de moins en moins de salariés afin de réaliser les sacro-saints gains de productivité attendus offre une image du monde professionnel guère séduisante. Dès lors, on peut comprendre que la famille, les amis et la vie personnelle servent en partie de refuge. Manager rime désormais plus avec stress, burn-out et charge de travail harassante qu’avec réalisation de soi. C’est sans doute pour cela que moins d’un cinquième des jeunes interrogés déclarent vouloir devenir manager.


In fine, c’est moins un désamour pour le travail ou une paresse généralisée que l’on peut observer qu’une prise de distance avec le fonctionnement actuel du monde du travail. L’exigence d’emplois de qualité et de qualité de vie au travail que portent les jeunes Français mérite d’être entendue afin que, la médiatisation autour des suicides et des risques psychosociaux passée, on ne revienne pas au « business as usual ». Mettre le plaisir et la santé de côté du fait de la conjoncture actuelle reviendrait à faire de l’épanouissement au travail une utopie. Dans ce cas, la crise économique ne ferait pas que détruire des emplois, elle détruirait également le goût du travail.

dimanche 21 octobre 2012

La guerre des générations n'aura pas lieu (suite et fin)

Pourquoi est-il impropre de parler de guerre des générations ?

Parce que le conflit n'est qu'une des relations possibles entre jeunes et moins jeunes. Les inégalités ne débouchent pas nécessairement sur des tensions. Mais aussi pour trois autres raisons.

Une faible conscience collective

Pourquoi les jeunes acceptent-ils leur sort sans broncher ? Tout d’abord parce qu’ils ont une faible conscience collective de la situation. Disposer de références et de valeurs communes ne nous suffit pas à développer un sentiment d’appartenance. La « génération Y » regroupe des personnes de statuts différents (étudiants, actifs, chômeurs…) qui ne cherchent pas à s’ériger en groupe d’intérêt. Faute de conscience et d’organisation politique, chacun met en place des stratégies individuelles pour s’en sortir. Le jeune héritier ne partage pas les mêmes attentes et ne dispose pas des mêmes ressources que le jeune roturier. Il existe même une concurrence intragénérationnelle comme en témoigne la course aux diplômes à laquelle se livrent les classes moyennes et aisées. 

Un faible rapport de force

En outre, les mobilisations collectives de la jeunesse sont des mouvements de rejet contre des réformes, jamais contre les générations précédentes ni contre les dettes qu’elles leur lèguent. La réalité n’est donc pas celle d’une guerre générationnelle, mais d’une paix entre les générations : une Pax Romana, selon la formule de Louis Chauvel, c’est-à-dire la paix imposée par le plus fort.
Ce rapport de force est d’autant plus faible que les jeunes sont régulièrement dénigrés. Les clichés pullulent pour dire comme ils seraient démotivés, peu engagés, pas prêts à travailler… Ces préjugés servent à légitimer une domination préexistante. 

Les solidarités intergénérationnelles

Les jeunes n’ont enfin aucun intérêt à se révolter car ils bénéficient du soutien de leurs aînés dans le cadre familial. La solidarité familiale est financière, mais pas seulement : les parents aident à se loger, à bricoler, à trouver du travail, à garder le moral, à effectuer des démarches administratives, fiscales ou bancaires, à assurer des tâches ménagères et domestiques, à garder les petits-enfants, etc.
Cette solidarité est d’ailleurs en partie réciproque puisque la solidarité est aussi ascendante : bricolage, réconfort, aide informatique, courses… À l’aune de ces échanges, le risque de conflit intergénérationnel est largement surévalué ! Il y a moins de lutte que de coopération intergénérationnelle.